Sophie Rabhi : STOP à la maltraitance infantile !

Sophie RabhiSophie Rabhi est la fille de l’écrivain, agriculteur et fondateur du mouvement Colibri, Pierre Rabhi.

Sophie Rabhi a créé depuis plus de 15 ans une école alternative qui s’appelle la Ferme des enfants.

Elle a basé cette école sur la pédagogie Montessori et ce qu’elle appelle maintenant la pédagogie de la bienveillance.

Je l’interroge ici sur un livre qui est un classique de la parentalité bienveillante. C’est le livre c’est pour ton bien d’Alice Miller.

Je vous souhaite une bonne vidéo !

Vous pouvez aussi écouter le podcast ou télécharger le MP3 en cliquant sur ce lien.

PARENTS HEUREUX ENFANTS HEUREUX : Bonjour Sophie ! Je suis ravi de pouvoir partager ce moment avec toi. On est ici au Hameau Des Buis, un lieu superbe, et quand on s’intéresse au Hameau Des Buis tu recommandes fortement de lire certains ouvrages et notamment un livre d’Alice Miller qui s’appelle « c’est pour ton bien » que j’ai là. C’est un livre que j’avais à la maison depuis quelque temps et que je n’avais pas osé toucher parce que on prévient souvent les gens : attention il y a des passages vraiment difficiles etc. Donc là j’étais un peu obligé de le lire et je dois vraiment te remercier pour cela parce qu’une fois les quelques lectures difficiles passées je trouve que c’est vraiment un livre exceptionnel et qui m’a donné beaucoup d’espoir et d’apaisement. Avant de parler du livre lui même est ce que tu peux nous expliquer comment tu as rencontré ce livre ?

SOPHIE : C’est une connaissance qui me l’a mis entre les mains en me disant : « tiens vu tes centres d’intérêt, tu devrais trouver du sens à ça et effectivement ça m’a complètement fascinée et au delà de ça, ça m’a vraiment permis d’éclairer beaucoup de mes questionnements par rapport à la nature humaine et à cette déviance vers la violence qu’Alice MILLER explique très bien. J’ai lu plusieurs ouvrages d’Alice MILLER et ensuite j’ai eu la possibilité de la rencontrer parce qu’elle habitait dans le sud de la France et organisait autour d’elle des groupes de parole à destination de parents et d’éducateurs. De plus, pendant plus d’un an j’ai assisté à ses groupes de paroles. C’était très intéressant et bien quelle fut déjà une dame très âgée et malentendante, la fraicheur de sa pensée et de son engagement était restée la même…

PARENTS HEUREUX ENFANTS HEUREUX : Dans ce livre qui a paru dans les années 80, Alice MILLER décrit la « pédagogie noire » qui avait court notamment en Allemagne, mais pas seulement. C’est une pédagogie basée sur le respect de l’ordre et sur l’obéissance, très forte, aux parents. Tous les moyens sont bons pour arriver à ces fins : les sévices corporels bien sûr qui avaient lieu au 17, 18 et 19ème siècle très fréquemment, l’intimidation, l’humiliation, beaucoup de choses qui peuvent nous sembler un peu anachroniques mais pas toujours…Est-ce que c’est si anachronique que ça ?

SOPHIE RABHI : Absolument pas ! En fait, malheureusement, tout ça est d’actualité encore. Le terme de « pédagogie noire » a peu à peu laissé la place à celui de « Violence Educative Ordinaire ». Cette violence éducative ordinaire, hélas, c’est une culture qui est très partagée par beaucoup de membres de l’humanité puisqu’on la retrouve sur tous les continents. Elle est justifiée par cette volonté d’adapter les enfants à la société dans laquelle ils sont nés, d’en faire des êtres réussis à tous points de vue, donc obéissants, donc adaptés. Et pour arriver à ces fins, on se rend compte que depuis des générations et des générations, on se transmet cette pathologie sociale qui s’appelle la violence éducative ordinaire. Peut-être qu’aujourd’hui dans un certain nombre de pays occidentaux les châtiments corporels sont moins fréquents et moins intenses que ce qu’ils ont été par le passé néanmoins dans un pays comme la France, certains sondages montrent que il y a encore 80%  des parents qui reconnaissent user de gifles, baffes à l’égard de leurs enfants. Et surtout en FRANCE ce qui est problématique, c’est que la loi qui protège les enfants des châtiments corporels a énormément de difficultés à passer.

PARENTS HEUREUX ENFANTS HEUREUX : comme si l’enfant était mauvais au départ, qu’il fallait le « dresser ». Même chez des écrivains contemporains, (par exemple HOULLEBECQ) parlent des enfants comme des « nains vicieux ».

SOPHIE RABHI : Oui. On doit cette partie de l’héritage culturel d’une part au judéo- christianisme : les religions ont véhiculé cette tendance arbitraire et violente à l’égard des enfants. Mais le XXème siècle a été aussi marqué par l’essor de la psychanalyse et quand j’entends une formule comme ça me fait penser à FREUD qui dit que l’enfant est un « pervers polymorphe » animé de pulsions qu’il s’agit de réprimer pour l’empêcher de mal agir.

PARENTS HEUREUX ENFANTS HEUREUX : Comment fait-on le lien avec les parents d’aujourd’hui ? En France, il me semble que nous parents savons consciemment que la violence envers les enfants n’est pas positive. Pourtant, on a beaucoup de difficultés à accepter ça et on manque, on peut parfois manquer d’empathie envers les enfants. C’est difficile d’être empathique envers les enfants ! Pourquoi traite-t-on mieux nos voisins que nos enfants ?

SOPHIE RABHI : Tout à fait. Alice MILLER parle de « cécité émotionnelle », elle parle de ça comme d’un handicap émotionnel qu’aujourd’hui les neurosciences expliquent. Parce que l’on sait aujourd’hui, grâce aux neurosciences, qu’un enfant qui est malmené dans son enfance, ou sa petite enfance, va quelque part créer des zones dans son cerveau, des zones d’inhibitions. Par exemple, on sait que l’empathie est quelque chose qui doit se développer au contact de personnes empathiques. A défaut, cette compétence ne se développe pas et cette absence d’empathie va poser un certain nombre de problèmes dans toute la vie sociale, toute la vie relationnelle. Parce qu’une personne qui n’a pas pu développer son empathie qui a dû, se couper de son propre ressenti, pour survivre à des situations de maltraitance infantile, va avoir ensuite énormément de difficulté à reconquérir cet espace déserté en lui et du coup à se comprendre et à comprendre les autres. Donc effectivement la violence ordinaire engendre la violence. Donc une violence qu’on va se retourner contre soi même ou qu’on va donner à l’autre.

PARENTS HEUREUX ENFANTS HEUREUX : Alors quand on lit Alice Miller, quand on réfléchit à tout ça,  j’imagine que pour des parents qui voient bien que ça ne marche pas, que eux mêmes ont des difficultés, qu’ils essaient d’être bons avec leurs enfants, ils voient bien qu’ils sont soumis à des pulsions qui sont très fortes et qui remontent sans doute à plusieurs générations. On peut avoir l’impression que presque tout ce qu’on fait est mauvais, qu’on n’est pas sur le bon chemin à tous les niveaux. Par exemple : faire honte aux enfants… quand ils ont une envie, une pulsion, on leur fait honte de façon tout à fait classique. Les exemples cités par Alice MILLER, sont parfois édifiants et parfois on se dit « oui ça je l’ai vécu et je le fais moi-même parfois ! ». Comment fait-on avec ça ? Comment peut-on ne pas se sentir totalement délaissé ou démuni ?

SOPHIE RABHI : Oui effectivement, il y a une part de nous qui se sent délaissée parce que c’est la part qui n’a pas eu cette bienveillance et que reproduit en plus le parent toxique. Non pas que les parents soient toxiques mais il y a certains comportements qui effectivement mènent à une certaine défaillance, une certaine difficulté ensuite pour l’enfant qui grandit de construire des relations bienveillantes, empathiques avec les autres. Donc ce n’est pas que le parent fait mal ou qu’il est volontairement avec une intention de nuire à son enfant, ce n’est pas ça du tout. D’ailleurs la plupart des parents, dont je fais partie, nous avons une petite alerte à moment donné que ce qu’on fait c’est pas joli-joli, on est en train de blesser notre enfant et on le fait quand même. Et si on le fait quand même c’est parce que ces comportements là nous investissent, nous habitent et que la blessure qui a été créé par ces comportements qu’on nous a fait subir n’est pas reconnue. On a appris à refouler beaucoup notre ressenti. Pour se libérer de ça la seule solution que j’ai trouvé c’est d’exhumer ses blessures, de pouvoir les regarder et sentir au fond qu’est ce que ça fait vraiment, quand on appuie dessus, quand on humilie, qu’est ce que ça fait quand on fait du chantage, de pouvoir reconnecter avec tout cet instrument extraordinaire que nous permet notre biologie et qui est de ressentir les situations, de ressentir les comportements, de ressentir le lien avec les autres

PARENTS HEUREUX ENFANTS HEUREUX : Oui et d’ailleurs, Alice MILLER parle de la psychanalyse, de la façon de comme un moyen de regarder ses ressentis regarder ses sentiments. Beaucoup de gens vont se dire « Mais non ! Moi, je ne me sens pas capable, je ne me sens pas prêt, pour éduquer mes enfants, à faire moi-même, une psychanalyse».  J’imagine qu’il y a d’autres pistes ?

SOPHIE RABHI : Au moment où elle a écrit « c’est pour ton bien », Alice Miller est effectivement encore assez convaincue par la psychanalyse. C’est une position qu’elle a remise en question dans une autre partie de sa vie parce qu’elle s’est rendu compte que la psychanalyse ne venait pas au bout de ses souffrances. Personnellement, je ne crois pas non plus que la psychanalyse soit une solution concrète pour venir au bout de ses  souffrances d’enfant. Je crois davantage aux thérapies psychocorporelles qui vont vraiment permettre de reconnaître que la violence s’est inscrite dans le corps. Ca c’est exactement ce que me disait Alice MILLER pendant les groupes de parole ; elle nous disait « que vous le vouliez ou non, toute blessure, tout coup reçu physiquement et corporellement est venu s’inscrire dans nos cellules, dans notre biologie, dans notre corps ». Et pour pouvoir se libérer de ça, il faut aussi que cette énergie puisse être exprimée, l’énergie de l’émotion qui a été refoulée à ce moment là pour ensuite retrouver un apaisement. Finalement, si la nature a placé en nous l’émotionnel c’est pour cette raison-là, c’est une raison de santé et de survie. C’est un peu le système immunitaire du psychique en gros. Donc l’émotion, il faut qu’elle puisse s’exprimer. Il faut qu’elle puisse faire son travail et, une fois qu’on est allé au bout de l’émotionnel, que l’émotionnel a été reconnu alors, oui, il y a un véritable apaisement qui s’installe. Un apaisement profond et même biologique. Donc c’est très important que cette émotion puisse sortir pleinement.

PARENTS HEUREUX ENFANTS HEUREUX: Pour ça il y a plein de façons, il y a beaucoup d’outils. J’imagine que les gens qui cherchent, peuvent trouver. Par exemple des cercles de paroles entre parents peuvent être une bonne initiative.

SOPHIE RABHI : Une chose simple, c’est regarder comment font les enfants, les petits enfants, l’enfant de 2-3 ans. C’est un médecin qui m’a dit ça. C’est un médecin qui a voyagé qui est allé voir les peuples premiers et il a constaté qu’il y avait beaucoup moins de pathologie et de pathologie sociale aussi et il s’est demandé pourquoi. Il a regardé ces gens fonctionner et il s’est rendu compte que quand ils exprimaient des émotions ils étaient un peu comme les enfants de 2-3 ans chez nous, à taper du pied à hurler à avoir des pleurs qui viennent vraiment des racines, qui s’expriment pleinement. Donc des enfants qui vivent pleinement leurs émotions et qui, ensuite, se retrouvent, s’apaisent. Quand on veut vraiment se dégager des émotions qui sont bloquées, observons les tous petits enfants ! Ils nous montrent la voie. Après, on peut se dire « c’est un peu ridicule, si je me mets à me rouler par terre» en tous cas je ne veux pas le faire au restaurant parce qu’il n’y a pas la place. Effectivement il y a quelques précautions à prendre pour pouvoir exprimer ça, mais dans l’intimité on peut le faire ! Ca n’est pas dangereux et c’est autorisé !

PARENTS HEUREUX ENFANTS HEUREUX: A la ferme des enfants, l’école du hameau des buis que tu diriges, est ce que c’est vers ça qu’on va ? Est-ce qu’il s’agit d’apprendre à vivre ses émotions ?

SOPHIE RABHI : Entre autre oui. Notre premier postulat a été de se dire : Arrêtons de malmener les enfants ! Quelque-chose qui nous paraît assez évident entre adultes. Par exemple, si votre patron vous mettait un coup de pied au derrière, vous iriez porter plainte et vous auriez raison. Ce que l’on a admis entre adultes comme étant de la bienveillance, du respect, et bien, faisons-le vivre aussi aux enfants ! Donc, effectivement, pour nous ça a été de se dire : comment est-ce qu’on peut matérialiser cette bienveillance très concrètement ? Déjà en changeant notre manière de parler par la communication non violente (CNV) et en s’interdisant tout ce qu’on s’interdit de faire ou de dire à des gens que l’on respecte, à notre meilleur ami. Si votre meilleur ami arrive, très énervé, avec beaucoup d’émotion, vous n’allez pas l’envoyer dans sa chambre ; vous allez lui dire : mais qu’est ce qui se passe ? Vous allez l’inviter gentiment à s’asseoir sur le canapé et lui dire « tu as l’air d’avoir un problème… ». Voilà donc cette bienveillance-là est une compétence que nous avons finalement, au fond, la plupart d’entre nous. Même si, des fois, elle est vraiment réduite à son minimum. Et on peut la faire grandir et la pratiquer notamment, et j’ai envie de dire à fortiori, avec l’enfant. Parce que l’enfant est en construction, il est dépendant, il est vulnérable. Il ne peut pas dire « je quitte mes parents, je m’en vais parce que mes parents sont maltraitants » Il ne peut pas le dire ! Donc on a une grande responsabilité en tant qu’adulte  de rentrer dans cette transition, où on va permettre aux enfants de bénéficier de beaucoup de bienveillance pour grandir et s’épanouir dans tout le potentiel humain.

PARENTS HEUREUX ENFANTS HEUREUX: C’est beaucoup de travail pour les parents. Plus que pour les enfants finalement non ?

SOPHIE RABHI : Complètement ! L’enfant, lui, s’il est libre et respecté, il ne sent pas la vie passer. C’est beaucoup de joie, beaucoup de plaisir et puis quand l’émotion est là, il la vit pleinement et quand c’est passé, c’est passé. Il n’en parle pas pendant 6 mois. Surtout si l’émotion a été reconnue et accueillie !

PARENTS HEUREUX ENFANTS HEUREUX : Et en plus si ça peut éviter les névroses, les problèmes à l’âge adulte, les difficultés de vivre…

SOPHIE RABHI : Exactement ! On fera des économies de canapé !

PARENTS HEUREUX ENFANTS HEUREUX : Donc, en conclusion : il ne faut pas avoir peur ! Quand on va vers l’enfant et qu’on s’intéresse à son bien-être on travaille sur soi. Il faut franchir le pas mais il ne faut pas avoir peur parce que c’est une vie meilleure qui s’ouvre !

SOPHIE RABHI : Absolument d’autant plus que la bienveillance, pour la donner à l’enfant, il faut pouvoir se la donner à soi ! Donc, du coup, ça nous oblige à prendre soin de nous, à être à l’écoute de nous même à reconnaître l’enfant intérieur et lui dire « ben oui, ça a dû être difficile… ». Il faut sortir de la culpabilité de l’enfant pour rentrer dans l’empathie avec l’enfant intérieur et du coup quand on a bien nourri ce réservoir affectif, ce potentiel empathique, et bien on peut ensuite le donner à l’enfant.

PARENTS HEUREUX ENFANTS HEUREUX : Super. Merci beaucoup Sophie ! Merci pour ce moment et à très bientôt.

SOPHIE RABHI : Merci à toi.

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