Léandre Bergeron nous parle de l’école à la maison

Léandre BergeronLéandre Bergeron est l’auteur de plusieurs livres. Il a notamment écrit « comme des invitées de marque », un livre sur l’école à la maison ou plutôt la non-scolarisation.

Léandre Bergeron a un parcours atypique. A la quarantaine il a quitté son poste de professeur à l’université de Montréal pour un changement profond de vie, une vie simple et autonome. Avec son épouse Francine, ils se sont installés dans un petit village en Abitibi, au Québec. Léandre y a élevé des chèvres, des agneaux, des poules et est devenu boulanger. Avec sa femme Francine, ils ont eu 3 filles et ils ont choisi de ne pas les scolariser.

Je profite de la tournée exceptionnelle de Léandre en Europe, organisée par le CREA (cercle de réflexion pour une éducation authentique) pour récolter son témoignage sur l’instruction en famille.

 

Vous pouvez aussi écouter le podcast en cliquant sur le bouton play ou télécharger le MP3 en cliquant sur ce lien.

Parents heureux enfants heureux : c’est assez rare pour nous d’avoir l’occasion de rencontrer quelqu’un qui a choisi de ne pas scolariser ses enfants et surtout qui a du recul puisque votre fille aînée est née en 81 donc maintenant elle doit avoir 35 ans. C’est intéressant d’avoir un témoignage de quelqu’un qui a fait ce choix et qui a du recul.

Est ce que vous pouvez nous expliquer pourquoi vous avez fait ce choix ? Quelles ont été les raisons qui ont motivés le fait de ne pas scolariser vos enfants ?

Léandre Bergeron : ça remonte quand même assez loin dans les années 50 où je commençais à faire des lectures intéressantes. J’avais lu le livre de NEILL , l’expérience de NEILL en ANGLETERRE.

Parents heureux enfants heureux : Libres enfants de Summerhill

Léandre Bergeron : oui c’est ça, vous connaissez un peu déjà, oui. La réflexion que j’ai eue avec ma première femme et ma petite fille Annick, remonte aux années 1960. Je me suis dit, «  mais comment est ce que je vais l’envoyer à l’école », « qu’est ce qu’on va faire ? » Moi j’avais été enseignant au niveau secondaire puis je n’avais pas du tout amené mon expérience. J’avais l’impression que mon rôle était d’abord d’être policier, de dire aux gens « taisez-vous, écoutez-moi ». Etonnant, effarant ! Je trouvais ça aberrant. Est ce que je vais soumettre mon enfant à une telle situation ? Evidemment quand j’étais à Montréal j’ai voulu créer une école alternative ; il n’y avait pas trop de candidat. J’ai laissé tomber. Ma fille Déirdre s’est retrouvée dans le système. Elle est malgré tout  passée au travers et maintenant elle est comédienne, elle joue en France, actuellement à Biarritz. Elle fait du théâtre surtout. Elle s’est débrouillée. On peut passer à travers l’école sans être trop massacré mais c’est un système qui n’a aucun sens. Quand ma première fille est née, je me suis dit : « elle est capable de naître elle-même ». Après tout les enfants s’accouchent eux-mêmes. Elle a appris à parler. Elle était capable d’apprendre. Elle veut tout savoir, les enfants veulent tout savoir mais en temps et lieux pas tout d’un coup puis surtout pas mitraillé comme ça dans un lieu à part.

Parents heureux enfants heureux : donc si elle était capable de naître, de s’accoucher toute seule elle était capable de marcher, elle était capable de parler toute seule donc elle était capable d’apprendre toute seule.

Léandre Bergeron : oui parce que nous on parle, nous on marche, nous aussi on apprend toujours.

Parents heureux enfants heureux : vous aviez une grande confiance en elle

Léandre Bergeron : oui c’est la vraie vie ça. Tandis que l’école c’est la caserne militaire, caserne : enfermement puis militaire : un régime qui ne correspond pas du tout à la vie qu’on mène, c’est de l’aberration. Je me suis dit on ne va tout de même pas l’envoyer à l’école. Mais elle voulait y aller évidemment parce que la voisine y allait. Elle voulait prendre l’autobus. J’ai eu une attitude très ouverte et radicale : j’ai dit « c’est elle qui va décider même si elle n’a que 5/6 ans, c’est elle qui va décider si elle veut le faire ou pas ».

C’est simple il faut lui demander à l’enfant : « est ce que tu veux y aller ? » « Ok tu vas y aller mais n’oublie pas que quand ça ne te plait plus, tu n’y vas plus. Elle est rentrée à la maternelle. On s’amuse à la maternelle mais arrivée en première année (équivalent du CP en France) c’était en rang d’oignions et puis là « vous allez parler quand je vous demande de parler, vous allez faire ce que je vous dis ». Elle tombait des nues parce que chez nous c’est la grande liberté alors il y a eu confrontation et évidemment c’est l’enfant qui a raison  c’est pas l’autorité, ce n’est pas le système d’éducation. Quand  elle voulait y aller, elle y allait quand elle ne voulait pas elle revenait, souvent la morve au nez, puis en colère après l’institutrice. Je lui disais  « ma fille n’oublie pas que tu n’es pas obligée ». Alors je suis allé passer, enfin j’ai essayé de passer une semaine en classe avec elle, là j’ai compris que « non, reviens toi ! Moi je ne peux pas si toi tu peux … » « non, moi non plus ». Donc plus question.

Parents heureux enfants heureux : vous avez testé avec elle et puis vous lui avez laissé le choix.

Léandre Bergeron : exactement.

Parents heureux enfants heureux : et comment ça se passait vos journées à la maison une journée type parce qu’il y a 36 000 façons d’apprendre ?

Léandre Bergeron : d’abord l’enfant qui a été à l’école a subi une agression et il a besoin d’être guéri. Il faut le laisser récupérer parce qu’il a été vraiment agressé, encadré. Il faut le laisser reconquérir sa liberté pour pouvoir fonctionner. Elle était même devenue agressive vis à vis de ses petites sœurs. Elle ne voulait même plus les voir parce qu’elle même était en colère.

Parents heureux enfants heureux : il a fallu du temps pour qu’elle se déscolarise.

Léandre Bergeron : oui, « qu’est ce que tu veux ? », elle a dit « là ça m’intéresse » elle savait déjà un peu écrire mais là elle a dit oui, et puis lentement en nourrissant à la demande des enfants toujours. Moi j’ai toujours fonctionné comme ça je ne leur imposais pas. J’ai essayé pour tester à moment donné avec ses deux autres petites sœurs elles disaient on aimerait jouer à l’école. J’ai sorti les pupitres : « à l’école  c’est comme ça, vous prenez votre crayon et vous faites ce que je dis ». Au début c’était drôle, le deuxième jour ça ne l’était plus. Allez les pupitres dehors ! Dans le poulailler ! Les laisser poser les questions, répondre à la demande enfin espérons que les enfants se sentent assez libre pour poser des questions à leurs parents. ça ça dépend de l’attitude des parents évidemment. On était très ouverts.

Parents heureux enfants heureux : c’était des apprentissages libres et autonomes à la demande.

Léandre Bergeron: tout à fait libres

Parents heureux enfants heureux : à la demande.

Léandre Bergeron : oui. Quand ils se sont aperçus que ça aurait été bien de savoir lire et bien là ils m’ont demandé. Il ne suffit pas de mettre des lunettes pour savoir lire. La plus jeune : ne me parlez pas de lecture avant 10 ans. Elle avait 10 ans quand un jour elle me dit « papa je veux apprendre à lire » parce que avant elle disait je sais lire. Elle prenait son livre qu’elle connaissait par cœur. Je lui dis « non ça ce n’est pas de la lecture ça c’est une excellente mémoire mais ça ce n’est pas la lecture ». Je n’ai pas passé deux heures avec elle pour l’aider à décoder. Elle voulait tellement apprendre à lire. Elle a eu un déclic et c’était rien du tout de lui apprendre à lire.

Parents heureux enfants heureux : c’est venu tout seul quand elle a eu la motivation et le décodage nécessaire.

Léandre Bergeron : c’est le décodage. Là c’est telle lettre puis ça fait ça. Je n’ai pas passé deux heures d’un coup, un peu ici et un peu là et puis c’était lancé. L’année suivante elle lisait La petite fadette de Georges SAND. Je ne sais pas où elle l’avait pris, dans ma bibliothèque sans doute. Je la voyais souvent dans ma bibliothèque. Je fonctionnais comme ça : surtout sans m’inquiéter elle ne sait pas lire, elle a 9 ans elle ne sait pas lire quelle catastrophe ?  Je n’avais aucune inquiétude à ce niveau là, je lui fais confiance. Même si elle n’apprend jamais à lire, il n’y a aucun problème. Pourquoi ? Nos ancêtres ont été analphabètes et ils ont survécu. On est là.

Parents heureux enfants heureux : Il y a beaucoup de personnes qui s’intéressent qui sont en questionnement sur le fait de déscolariser leurs enfants et ils se demandent comment s’organiser, comment construire la vie professionnelle, la vie familiale avec des enfants ? C’est prenant, ça prend beaucoup de temps. Vous, vous étiez boulanger puis fermier, vous aviez des animaux vous aviez une table d’hôte comme vous arriviez à concilier tout ça ?

Léandre Bergeron : ça c’est rien, ça c’est facile.

Parents heureux enfants heureux : et puis c’est épuisant

Léandre Bergeron : non, ils ne sont pas épuisants quand on leur fout la paix, on  ne leur impose rien. Moi je ne les ai jamais trouvé épuisants ; exigeants mais pas épuisants. Ils veulent ceci on l’apprend. L’apprentissage se fait 10 minutes ici, 15 minutes là, on y revient 6 jours après, c’est ça. C’est simple ce n’est pas un système imposé, c’est libre et puis les enfants apprennent mieux justement un peu à la fois.

Parents heureux enfants heureux : comment arriviez-vous à concilier ?

Léandre Bergeron : il faut dire que moi j’étais privilégié parce que j’avais vraiment choisi un endroit souhaité : la campagne.

Parents heureux enfants heureux : les conditions.

Léandre Bergeron : Evidemment parce que justement quand j’étais à Montréal, un appartement, un enfant la dedans, la télévision évidement moi je vais travailler, Francine va  travailler, non ça n’a aucun sens c’est une aberration pour tout le monde. Donc le milieu est important. Autant que possible à la campagne, ça va de soi. On n’est pas tous à la campagne évidemment. La tendance à l’urbanisation continue.  La moitié de la population du monde est maintenant urbanisée. C’est triste. Le milieu, concilier tout ça. Etant donné que moi j’avais choisi quand même le milieu, enfin je l’ai créé : une belle petite ferme avec des moutons des chevaux, poules, vaches, canards , tout , tout, pas de grosses ressources financières, ça va de soit avant que je commence à faire du pain. Non pour moi c’était dans l’harmonie. Je n’avais aucune angoisse. Pour leur éducation je me disais … est ce qu’ils vont, non, non, aucune projection sur elles.

Parents heureux enfants heureux : vous n’aviez aucun doute, aucune crainte ?

Léandre Bergeron : Non, aucun doute si on est libéré des peurs, des craintes que l’on a, peur de ne pas réussir, de ci, de là. Évidemment ces peurs là causent beaucoup de tension, beaucoup de stress et puis le stress neutralise beaucoup nos efforts. Il faut essayer d’abord de faire ce travail sur soi-même. La déscolarisation c’est un travail des parents.   Il ne faut pas juste laisser sortir l’enfant de l’école mais soi-même on a été tellement scolarisé qu’on est presque des infirmes à ce niveau là. Il faut se libérer justement de ce conditionnement, du respect de l’autorité. On respecte l’autorité parce que ça nous a été imposé dès la naissance, il faut obéir à ses parents il faut obéir, obéir, obéir. C’est quoi cette vie-là d’obéissance ?

Parents heureux enfants heureux : justement est ce que chez vous il y avait des règles ? Le thème actuel de votre tournée en France et au Luxembourg c’est :  » peut-on vivre sans éduquer  » donc  sans éduquer, sans instruction mais est ce qu’il y avait des règles dans la maison ou elles étaient libres de tout ?

Léandre Bergeron : libre de tout, de se coucher quand elles voulaient, c’est ça ?

Parents heureux enfants heureux : oui, oui est ce qu’il y avait des choses interdites ?

Léandre Bergeron : le moins possible. La télévision  par exemple ?

Parents heureux enfants heureux : comment est ce qu’on fixait les règles ?

Léandre Bergeron : non, non, non il n’y avait pas de règles. Cas par cas. Quel est le problème ? A moment donné, l’écran de télévision peut hypnotiser mais on a résolu le problème sur une période d’un mois ou deux. Je leur faisais prendre conscience que, quand elles passaient beaucoup de temps à regarder ça elles n’avaient plus envie de faire grand chose d’autre. Les animaux autour, ça ne les intéressait plus. Il y avait un questionnement que j’ai fait avec eux « Ecoutez, si cet écran là est en train de monopoliser vos heures conscientes, qu’est ce qu’on fait ? » Vous n’êtes plus là avec nous pour faire les choses qu’il faut faire. Qu’est ce qu’il faut faire ? On a discuté et puis ça n’a pas été long. Elles ont compris. Alors certaines heures du jour ça allait. Moi-même, je regarde rarement la télévision excepté TV5, maximum une heure par jour. Et puis il y avait tellement d’activités ! Si le milieu est riche culturellement,  s’il y a des livres, des animaux, les enfants s’amusent. Vous voyez des photos dans mon livre, Cassandre couchée sur le cheval, c’est leur toutou ça. Le cheval était leur toutou. Ensuite elles participaient beaucoup à mes activités comme quand je faisais le pain. Pourquoi ? Parce qu’elles voulaient s’acheter un cheval et que je n’avais pas les moyens de leur donner un cheval. Je leur ai dit : «si vous voulez avoir un cheval à votre goût il faut faire des bagels ». Elles se sont embarquées là-dedans. Elles étaient contentes de le faire parce qu’elles étaient en train de gagner de l’argent. A 6 ans elles avaient leur compte en banque. Elles avaient économisé et elles apprenaient tout de suite.  Moi j’ai un compte en banque. Je travaille, j’achète et puis elles étaient presque toujours avec moi dans mes déplacements en ville quand j’allais livrer mon pain. Bientôt elles ont participé au commerce lui même dans le magasin d’alimentation naturelle. Et puis en voiture je me souviens on allait livrer le pain le matin à 11 heure et on s’amusait à faire des calculs en anglais et en français.

Elles s’amusaient comme ça toujours, pas dans la jouissance mais dans le plaisir et quand ils sont tannés, on arrête. C’est ça le danger des parents scolarisé qui veulent plus. Il faut savoir regarder l’enfant. Quand son regard s’éloigne, c’est assez. On arrête, on ne va pas plus loin. C’est ça le respect de l’enfant et puis comme ça ils s’épanouissent.

Parents heureux enfants heureux : votre livre “comme des invitées de marque” parle de la vie sans école, l’instruction libre, j’aime beaucoup le titre « comme des invitées de marque ». D’ailleurs je le reprends souvent dans mes articles (comment traiter nos enfants comme des invités de marque, se sentir invité de marque) . J’aime beaucoup cette expression et pour terminer j’aimerais bien que vous me disiez d’où vous est venue cette expression.

Léandre Bergeron : j’ai complété la rédaction du livre et je me suis dit comment on l’appelle ? Comment est ce que je les ai reçues, comment est-ce que je les ai traitées ? Comme des invitées de marque, ça m’est venu comme ça.  Elles étaient accueillies et désirées. Ce ne sont pas des enfants accidentels. Ce n’est quand même pas croyable qu’on puisse se reproduire pour avoir des trésors comme ça entre les mains. Pour  l’ainée je n’avais aucune peur de quoi que ce soit. Quand on s’est libéré des peurs et on ne peut que s’émerveiller. Pour moi c’est un émerveillement incroyable, ça se passe comme ça et puis voilà un petit être qui va respirer d’abord, pas possible. Elle était invitée et puis les enfants après tout sont tout petits et dépendent de nous complètement il ne faut pas qu’on profite de cette position de  dominant, il faut au contraire essayer de la réduire autant que possible. Les accueillir, leur donner ce qu’il faut pour se développer, s’épanouir tout simplement  comme des fleurs mais comme des fleurs sauvages d’ailleurs je les appelle souvent mes petites fleurs sauvages d’Abitibi. Elles sont sauvages parce qu’elles n’ont pas été encadrées.

Parents heureux enfants heureux : merci LEANDRE. Merci pour ce partage. On n’a pas souvent l’occasion de vous rencontrer. Je vais aussi avoir la chance de rencontrer votre fille Déirdre qui vient dans quelques jours donc ce sera aussi intéressant d’avoir son opinion. Merci à Christine Malgouyres de nous avoir permis la rencontre et pour mes lecteurs, n’hésitez pas à vous inscrire à ma newsletter pour recevoir le témoignage de Déirdre.

A très bientôt !

Merci à Marie-France pour la transcription de la vidéo 😉

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *